Chevaliers et miracles: La violence et le sacré dans la société féodale PDF

Plus largement, la Paix et la Trêve de Dieu étaient une tentative de l’Église pour contrôler la violence féodale par l’application de sanctions chevaliers et miracles: La violence et le sacré dans la société féodale PDF. Ce mouvement a constitué la première tentative organisée de contrôle de la société civile dans l’Europe médiévale par des moyens non violents.


La France de l’an mil est celle des chevaliers et des miracles. Les seigneurs de châteaux, les princes de petites régions ont un peu éclipsé les rois, et il semble par moments que les saints, grands faiseurs de miracles, portent ombrage à Dieu lui-même. Les uns et les autres, violents et vindicatifs, s’opposent, nouent et dénouent des alliances, occupent enfin tout l’espace social.

Leur idéologie, leurs ambitions, sont-elles si divergentes ? Faut-il croire, comme on nous l’a enseigné, qu’à des chevaliers mal dégrossis et prompts à régler leurs querelles par l’épée, l’Église aurait appris peu à peu la civilisation des moeurs, la canalisation des pulsions, la paix et la charité ?

À lire les récits du temps, les chroniques et les hagiographies, ces histoires de batailles, de miracles, d’exorcismes et d’anathèmes qui forment tout l’horizon culturel des hommes de l’époque, il semble plutôt que les seigneurs et les saints, avec ou sans la bénédiction divine, aient en fait combattu côte à côte, pour assurer et maintenir la domination d’une certaine caste, la même, la leur, sur la population paysanne. En somme, si le système féodal a pu durer, c’est parce qu’il était chrétien, c’est parce que la religion, dans ses pompes et ses oeuvres, est venue prêter son concours à un ordre politique très peu respectueux des commandements divins.

01 trêve de Dieu 16 mai 1027, église Sainte-Marie, Toulouges, France. Le mouvement de la Trêve de Dieu était une arme de l’arsenal de l’Église qui avait pour but de christianiser et de pacifier les structures féodales à travers des moyens non violents. Henri Ier Beauclerc, duc de Normandie et roi d’Angleterre, confirme les décrets du concile de Lillebonne tenu en 1080, qui établissent en Normandie la trêve de Dieu, interdisent aux clercs d’avoir une femme et règlent les rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. Cette logistique lourde ne peut répondre aux raids rapides et incessants des Sarrasins ou des Vikings dont le principal atout est la mobilité. Dès lors la défense doit être prise en charge localement. Cette mutation pose problème car elle impliquerait que la jouissance des terres passe d’une élite foncière à une élite guerrière.

Lorsque l’Église souffre des conflits locaux, le clergé tient alors un conseil et des invitations étaient envoyées aux nobles des environs. Si ceux-ci venaient, le clergé exposait les reliques de saints à leur disposition en grande pompe et s’en servaient comme moyen de pression psychologique pour les inciter à promettre la Trêve de Dieu. Cependant, il n’est pas rare que les nobles ne se présentent pas au conseil, ou ne tiennent pas leurs promesses. Dans certaines régions, la promesse de paix devait être renouvelée régulièrement. Les ecclésiastiques réunis en concile pour répondre à ces rassemblements vont exploiter ce mouvement pour imposer la paix de Dieu. Le mouvement de la paix de Dieu assoit par des décisions conciliaires le rôle de chacun des trois ordres – principes, nobiles et vulgaris plebs – dans la société médiévale. Les conciles en Aquitaine ont souvent été convoqués par le duc Guillaume d’Aquitaine.

L’application des décrets est garantie par l’engagement solennel, le serment de paix, que les participants aux conciles prêtent eux-mêmes et qu’ils s’efforcent d’obtenir des grands. Le serment contraint ceux qui l’ont juré de respecter leurs engagements. Au concile de Poitiers, on décide que les conflits devront être portés devant l’autorité judiciaire de la région. Limoges, il est décidé que les différends devront se régler par la paix dans cette assemblée et non par la violence au dehors.

Le serment de Vienne cherche avant tout à régler les contentieux par la concertation et le dialogue, et à accroître la juridiction de l’évêque. Nous pouvons citer pour l’exemple Guy d’Anjou, évêque du Puy, qui a contraint tous ses diocésains à jurer la paix sous la menace des armes. Il ne s’agit pas d’une paix universelle, mais donc surtout d’un mouvement visant à protéger les biens d’Église. Il n’est nullement question de règlementer le droit de guerre, ni d’interdire de manière générale le butin des guerres privées, ni de soustraire les paysans aux méfaits d’une présumée chevalerie formée de milites incontrôlés.

Dès lors l’autorité des grands sur leurs vassaux s’en trouve renforcée. Les limitations ne valent que pour les jureurs, sur des terres qui ne sont pas les leurs. L’ost de l’évêque en est dispensé lorsqu’il lutte contre les violateurs de cette paix. Au total, les serments de la paix de Dieu, autorisent un certain nombre d’exactions et agissent moins sur la paix générale que sur l’instauration d’une société à 3 états ou le rôle de chacun est de mieux en mieux défini. De plus, les serments ont bien souvent une durée de validité : par exemple, celui de Verdun-sur-le-Doubs ne contraignait les jureurs que pendant sept années. La paix de Dieu a participé à l’instauration de l’ordre féodal, mais peu à la paix médiévale. Vic, la trêve se définit comme protection des chrétiens pendant les périodes liturgiques, et relève du seul clergé contrairement à la paix qui relève du comte et de l’évêque.

Dans les années 1030-1040, le mouvement est relayé par les clunisiens : Odilon de Cluny, qui met tout le réseau de sa congrégation au service de l’œuvre de paix, et des archevêques. C’est ce mouvement, plus que la paix de Dieu qui dans les faits instaure la paix médiévale. La Trêve de Dieu n’est pas le seul moyen non violent utilisé par l’Église : elle parvient par exemple à ajouter des serments religieux dans les serments de vassalité, ajoutant un surplus d’autorité qui permettait de canaliser les violences. La paix et la trêve de Dieu ne sont pas les seuls outils utilisés par l’Église pour moraliser la conduite de la chevalerie: elle introduit aussi des notions religieuses dans les serments de vassalité. Par la Paix de Dieu, l’Église ne cherche pas à interdire la guerre et à promouvoir la paix : elle moralise la paix et la guerre en fonction de leurs objectifs et de ses intérêts. C’est en cela que la Paix de Dieu constitue une étape préparatoire importante de la formation de l’idée de croisade.